Ayant découvert que Louise Adelle Huot (1833-1899), ma 4e et 5e aïeule, était décédée à l’hôpital Saint-Anne, j’ai entrepris des recherches sur sa vie. J’ai écrit un premier article ici. Voilà la suite de l’aventure. Pour rappel, Louise Adelle Huot a été hospitalisée à 3 reprises :

  • 1872 : hospitalisée le 12 novembre à l’Hôpital Saint-Anne, transférée le 15 à Ville-Evrard ;
  • 1893 : hospitalisée le 1er septembre à l’Hôpital Saint-Anne, transférée le 15 à Ville-Evrard ;
  • 1896 : hospitalisée le 10 juillet à l’Hôpital Saint-Anne, elle y décède le 25 septembre 1899.

J’ai contacté l’EPS de Ville-Evrard via son site internet pour demander s’ils avaient quelque chose à propos de ses 2 hospitalisations là-bas. Ma demande a été aussitôt entendue aussi bien par le biais de ce contact que par Twitter où ils ont vu mon message ! Je remercie particulièrement Anne-Pascale Saliou pour son travail de recherche sur mon ancêtre.

Ville-Evrard

J’ai donc reçu au bout de quelques semaines un résumé de ses recherches. Pas de chance pour moi, malgré la conservation des dossiers médicaux depuis 1868, date de l’ouverture de l’établissement, les dossiers médicaux de mon ancêtre n’ont pas été retrouvés. Il est possible que certains dossiers qu’ils ne retrouvent pas aient été trop endommagés par le temps et les conditions de conservation avant 1980.

Pour autant, elle n’a pas abandonné et a retrouvé la trace des deux hospitalisations, en 1872 et en 1893, dans les registres de la Loi. J’ai reçu avec plaisir des photos de ces sources intéressantes.

Voici un résumés des informations découvertes sur son état mental, à travers tous les documents trouvés à ce jour.

1872

Sainte-Anne

12/11/1872
délire mélancolique, idées de persécution, hallucinations de l’ouïe, crainte d’être assassinée, interprétations fausses, insomnie, rebelle, strabisme divergent à droite, dans un état mental f(…)l

13/11/1872
délire mélancolique
On veut la faire mourir,
le médecin commande de la tuer, croit que des voleurs cherchent à entrer dans sa chambre pour l’égorger,
son mari a massacré sa famille,
on va l’enterrer dans un souterrain, attitude suppliante, prière, frayeurs, quelques excès de boisson

Ville-Evrard

15/11/1872
lypémanie avec prédominance d’idées de persécution, crainte imaginaires, frayeurs, on veut la tuer parce que dit-elle, on croit qu’elle a servi la Commune, quelques excès de boisson

30/11/1872
lypémanie, idées de persécution, croyait qu’on voulait entrer chez elle pour la tuer, la voler, légère amélioration, quelques excès de boisson

31/12/1872
lypémanie avec hallucinations de l’ouïe et idées de persécution, même état

12/1872
Grande amélioration
calme, docilité, travail

19/12/1873
Elle sort guérie.
Convalescence, mémoire excellente, ni hallucinations ni illusions actuelles, appréciation sensées des phénomènes passés, calme, travaille, santé physique redevenue excellente

1893

Sainte-Anne

01/09/1893
délire mélancolique, léger affaiblissement intellectuel, hallucinations auditives, interprétations imaginaires, insomnie, menaces envers les personnes et insultes, actes extravagants, excès alcooliques, tremblement des mains, strabisme divergeant à droite,
Elle a mis le feu à un torchon pour en faire une lampe.

02/09/1893
atteinte d’alcoolisme avec idées de persécution, hallucinations de l’ouïe, on lui dit des sottises par les fenêtres, on a voulu l’anéantir, tremblement des doigts, pituites

16/09/1896
alcoolisme avec idées de persécution, même état

Ville-Evrard

15/09/1893
dégénérescence mentale avec idées de persécution et de satisfaction personnelle, hallucinations de l’ouïe, troubles de la sensibilité générale, crampes, pituites, sentiment de faiblesse dans les membres inférieurs, tremblement des mains et autres symptômes qui font supposer l’alcoolisme

30/09/1893
dégénérescence mentale avec accidents alcooliques, même état

20/02/1894
accès maniaque avec idées de persécution et de satisfaction personnelle,
actuellement dans un état mental satisfaisant, en conséquence peut être rendue à ses enfants qui la réclament

25/02/1894
sortie améliorée avec sa fille Mme Rigot

1896

Sainte-Anne

10/07/1896
dans un état mental tel que pour sa propre sécurité et celle de son entourage elle soit admise dans un établissement spécial pour y recevoir les soins que nécessite son état

12/07/1896
délire mélancolique avec idées de persécution et hallucinations, accidents alcooliques, peu de sommeil

26/07/1896
excitation maniaque avec antécédents alcooliques, désordres dans les idées, les actions

fin 1896
manie aigue

01/1897
excitation maniaque, alitée

07/1897
maux chroniques

12/1897
très excitée, violente

02/1897
a… jour et nuit

12/1898
même état

07/1899
état avancé de démence

25/09/1899
syncope avec affection cardiaque
décédée

C’est au début du XIXème siècle que le psychiatre français Jean-Etienne Esquirol affine la classification des troubles mentaux dressée par son professeur Philippe Pinel. Il crée alors le terme de lypémanie pour définir une forme de mélancolie. Il y consacre même un traité “De la lypémanie ou mélancolie” en 1820. Il y écrit que “la lypémanie est une maladie cérébrale caractérisée par le délire partiel, chronique, sans fièvre, entretenu par une passion triste, débilitante ou oppressive. (…) Les lypémaniaques naissent avec un tempérament particulier, le tempérament mélancolique qui les dispose à la lypémanie. Cette disposition est fortifiée par les vices de l’éducation et par des causes qui agissent plus directement sur le cerveau, sur la sensibilité, l’intelligence ; les causes qui la produisent sont plus ordinairement morales. (…) Les idées contraires à la raison sont fixes, entretenues par une passion triste, par une vicieuse association d’idée“.


Je remarque tout de mème deux choses.

En 1872, le médecin relève : “on veut la tuer parce que, dit-elle, on croit qu’elle a servi la Commune”. Aurait-elle participé de loin ou de près aux événements survenus les deux années passées ? Évènements qui l’auraient traumatisée au point de la plonger dans la folie ? Avait-elle des prédispositions ?

(Source : Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

En 1893, le médecin cite sa première hospitalisation en 1872 “à la suite de ses couches“. Effectivement elle avait accouché le 15 août soit 3 mois auparavant. Mais il n’en est jamais question dans son hospitalisation de novembre 1872. Pourquoi y faire référence 20 ans plus tard ?


Le médecin qui l’a suivie à Ville-Evrard en 1872 est Jules Dagron (1814-1884). Pour lui, il y a dans l’aliénation une cause morale que le médecin doit maîtriser grâce à une relation personnalisée, humaine avec le patient. Cette conception de la maladie mentale et de sa compréhension est à la base de la remise en cause de l’enfermement en tant que principale réponse des autorités publiques aux troubles. Il préconise dans une visée thérapeutique le travail manuel, la discipline, les moyens de distraction et les exercices religieux.


Il ne me reste “plus” qu’à découvrir si son dossier médical à Saint-Anne existe toujours…

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