Joseph Baduel dans les Caraïbes

Dans un acte notarié à Saint-Urcize (Cantal) datant de 1793, dont je ne possède pas le détail mais juste un résumé fait par Jean-Paul Picy, Joseph Baduel est dit “absent depuis quelques années”. Il est l’un des demi-frères de mon ancêtre Marie Baduel aussi citée dans cet acte.

Évidemment je n’avais rien découvert permettant de le retrouver jusqu’à une nouvelle recherche sur internet faite à l’occasion de la rédaction d’articles sur la famille Baduel !

Alors qu’est devenu Joseph Baduel ? Il a fait un très long voyage, dépaysant, sans doute extraordinaire ! Il est parti s’établir à à la Guadeloupe !

La Guadeloupe comme il ne l’a jamais vue !

Petit rappel historique pour mieux comprendre où il arrive.

Découverte par Christophe Colombe en novembre 1493 et nommée par lui Santa María de Guadalupe de Extremadura, la Guadeloupe est une colonie espagnole pendant 130 ans, jusqu’en 1635.

Deux français, Charles Liénard de L’Olive et Jean du Plessis d’Ossonville, prennent possession de la Guadeloupe au nom de la Compagnie des îles d’Amérique, créée dans le but de développer notamment la culture du tabac pour l’exporter vers la France. C’est le début de la colonisation de l’archipel. Rapidement les relations se détériorent avec les indigènes, les Caraïbes, et ils sont déportés sur l’île de la Dominique. La population augmente et l’esclavage se développe. En 1664, la Guadeloupe et la Martinique passent sous l’autorité directe du roi de France qui est alors Louis XIV. Il est décidé de développer la culture de la canne à sucre, plus rentable. les Britanniques tentent de s’emparer de l’île à plusieurs reprises mais n’y arriveront qu’en 1759 et pour seulement 4 ans. Mais c’est une période durant laquelle l’exportation de sucre, de café, de coton et de cacao est en forte hausse. Le port de la Pointe à Pitre est fondé pour favoriser le commerce. Le nombre d’esclaves noirs connait une véritable explosion par une importation massive passant de 40 525 en 1753 à 77 957 en 1773.

Pour finir cette rapide Histoire, intéressons-nous d’un peu plus près aux gens de couleurs.

Des termes spécifiques aux nuances de métissage sont utilisés dans les registres paroissiaux des Antilles après la guerre de Sept Ans (1756-1763) que j’ai fréquemment rencontré dans mes recherches tels que nègre/négresse et mulâtre/mulâtresse.

Taxonomie des composantes de la population de la Guadeloupe au XVIIIe siècle (Source)

Finalement, pour la première fois dans l’histoire, l’abolition de l’esclavage est proclamée par la Convention nationale, près de quatre ans après l’adoption par l’Assemblée de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, le 4 février 1794. Mais l’abolition est révoquée en 1802. L’abolition définitive de l’esclavage, suivie de l’émancipation des esclaves, a lieu le 27 avril 1848 par décret du Gouvernement provisoire de la République.

Notons que la période révolutionnaire est aussi une grande période de troubles en Guadeloupe. Pour mieux comprendre cette période je conseille cet ouvrage : Émigration et gestion des plantations pendant la liberté générale en Guadeloupe (1794-1802).

Quelles sont les raisons de cette installation dans des terres aussi lointaines ? Soyons honnête, je n’en ai pas la moindre idée. Par contre je peux établir qu’il s’est marié en 1789 à Morne-à-l’Eau avec Marie Nicole Ravi.

Pourtant je n’ai pas son acte de mariage et je ne sais pas encore s’il a traversé les temps. En tout cas, le registre aux ANOM est inexistant mais il reste possible que l’un des deux autres exemplaires existe encore. J’ai en effet appris que les registres étaient là-bas tenus en triple exemplaire : un premier pour la paroisse, un deuxième destiné au tribunal de sénéchaussée et le troisième expédié au dépôt des papiers publics des colonies. Les collections des deux premiers registres sont aujourd’hui conservées aux Archives départementales de Guadeloupe (ADG) dans la série 1E, celle du dépôt des papiers publics des colonies, fondé en 1776, est conservée aux Archives nationales d’Outre-Mer à Aix-en-Provence (ANOM) Source.

Au cours de la rédaction de cet article j’ai finalement découvert un registre au Archives départementales de la Guadeloupe contenant l’année 1789 et y ai trouvé le fameux acte, ainsi qu’une table le mentionnant aussi et heureusement car c’est là que j’ai pu lire la date exacte !

Et cerise sur le gâteau, j’y ai trouvé la reconnaissance des deux enfants que je pensais nées hors mariage : Marie Louise 8 ans et Marie Agnès 3 ans. Ce sont donc bien les deux enfants que j’avais trouvées, enfants naturelles de Marie Ravi, Anne Louise née en 1784 et baptisée en 1786 et Marie Agnès baptisée en 1788 âgée de 2 ans. D’ailleurs elles étaient mentionnées dans un recensement de 1797.

Ce recensement, je l’ai trouvé tout à fait par hasard par une recherche sur internet grâce à l’océrisation de Who is Who en Guadeloupe 1794 – 1802, civils et militaires Vol. 1: Les civils. Cet ouvrage étudie en particulier les recensements de l’An V et de l’An VI (1796 et 1797) :

J’y ai trouvé des liens hypertextes vers ces documents présents sur le site des Mormons. Et l’analyse m’a appris que Joseph Baduel est cité dans celui de 1797.

Je l’ai donc aisément trouvé :

Mais il n’est pas recensé comme propriétaire en 1796. Il fait donc parti des 70 nouvelles habitations. Il est marié et père de trois filles et de deux garçons. Il a une “ancienne” esclave, Elisabeth, désignée cultivatrice noire. C’est donc une toute petite habitation !

Mais qu’est-ce qu’une habitation ?

Les habitations sont des exploitations agricoles tenues par des colons de métropole et sur lesquelles travaillent des esclaves. C’est, dans les Caraïbes, le terme équivalent au terme plantation qui est mieux connu de nos jours.

Une habitation se compose donc de terres, de bâtiments à vocation de logement (longères des maîtres, du contremaître, cuisines, cases des esclaves) et de travail agricole (divers boucans pour le séchage et le stockage des récoltes de café, écurie, bonifierie et déceriseuse…).

Joseph Baduel, frère de mon ancêtre, est donc propriétaire d’une habitation qui est plus précisément une caféière. Elle se situe à Morne-à-l’Eau.

Il faut savoir qu’un morne désigne un relief d’une île ou d’un littoral, généralement une colline. Le nom même du lieu nous donne donc une bonne idée du relief où se situe l’habitation.

Morne-à-l’Eau

A-t-il pu profiter d’une habitation d’un émigré ?

Il a habité Morne-à-l’Eau jusqu’à sa mort le 16 Germinal en XII (5 avril 1804) bien qu’il soit mort “à la maison” située à la Nouvelle Ville à Pointe-à-Pitre. Cette ville est située plus au sud à la jonc­tion des deux îles for­mant la Guade­loupe, elle est née dans le courant du XVI­I­Ie siè­cle sur les rives marécageuses de la baie du Petit Cul-de-Sac Marin.

Dans son acte de décès, l’identité de ses parents est plus lisible que dans son acte de mariage et son lieu d’origine est indiqué. Ses parents sont donc Jean Baduel et Jeanne Batidou et il vient de Saint-Rouss… dans le Contal. Le seul couple qui puisse correspondre sont mon ancêtre Jean Baduel et sa première épouse Antoinette Batedou de Saint-Urcize dans le Cantal.

E.C. de Point-à-Pitre

Les imprécisions sont tout à fait justifiées par la distance et l’accent. Déjà que dans son acte de baptême, le patronyme de sa mère était bien “écorché”, elle était alors dénommée Antoinette Baloudou.

Ainsi s’achève la vie de Joseph Baduel (1759-1804) né en Auvergne et mort à la Guadeloupe, qui laissa une descendance qui se poursuit jusqu’à nos jours par les femmes.

Une source essentielle : Les Maîtres de la Guadeloupe: Propriétaires d’esclaves 1635-1848, de Frédéric Régent, éditions Taillandier.

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