La dernière fois
, je m’étais arrêtée à la vente aux enchères des biens de mon arrière-grand-père Joseph Pellet-Langlais en 1935.
Je peux en dire un peu plus aujourd’hui à ce sujet. J’ai pu consulter par dérogation le jugement et le conseil de famille de 1935 qui ont entrainé cette vente aux enchères. Nous sommes 9 ans avant la date autorisée de leur consultation libre, je me suis engagée à ne pas les diffuser. Clairement le jugement ne m’a rien apporté car tout est repris dans les actes de la vente aux enchères ! Le conseil de famille a été plus intéressant puisqu’il donne ses membres (c’est une nouveauté pour moi) et leur décision de vendre les biens pour éteindre les dettes (chose que je savais déjà, mais à présent j’en connais le détail précis). C’est ce point particulier qui m’intéressait pour savoir ce qui s’était passé et surtout le montant des dettes.
Quand mon arrière-grand-mère Marie Louise Gontier s’est retrouvée veuve, elle a quitté la Haute-Savoie pour rejoindre son père et sa famille dans le Morvan. Elle comptait sans doute sur leur soutien pour l’aider à élever ses trois enfants. Rappelons-nous qu’au moment du décès de leur père, René, Louise et Georges Pellet-Langlais ont respectivement 6 ans 8 mois, 4 ans et demi et tout juste 1 an. Elle a quitté le « pays » peu après mai 1932 et avant le 13 septembre 1933 puisqu’à cette date elle est indiquée partie.
Dans cet acte, j’apprends le montant des dettes qui s’élèvent à 3 500 francs. Voici la seule information que vous aurez ! Ces dettes concernent toutes les dépenses que Marie Louise Gontier a entreprises à Arleuf (Nièvre) pour loger, nourrir et vêtir ses enfants depuis son veuvage. C’est ce que je cherchais surtout à savoir : quelles étaient les dettes et à quel montant elles s’élevaient afin de connaitre la part d’héritage des enfants mineurs.
Puisque nous savons que la vente aux enchères
a rapporté 15 750 francs, une fois les dettes payés, il restait 12 250 francs qui devaient être réparties, comme indiqué dans la vente, entre elle en son nom propre comme usufruitière du quart de la succession et ses 3 enfants mineurs. Leur part devait être placée en rentes sur l’état conformément à la loi, soit 9 187 francs.
Le Code civil de l’époque était très strict sur la protection du patrimoine des orphelins ou des mineurs sous tutelle : il fallait éviter que les fonds ne soient dilapidés ou perdus dans des placements risqués.
C’est donc une procédure extrêmement courante, dictée par la prudence légale et le contexte économique de l’entre-deux-guerres. Concrètement, l’argent de l’héritage est prêté à l’État français.
À l’époque, on considérait que l’État ne pouvait pas faire faillite. C’était une manière de « verrouiller » l’argent des enfants dans les coffres de l’État pour le protéger du vol ou de la mauvaise gestion, mais c’était aussi un moyen pour l’État de financer sa dette publique en utilisant l’épargne forcée des plus vulnérables.
C’est ici que l’histoire devient un peu plus amère pour les héritiers : en 1935, la France est en pleine crise économique (contrecoup de la crise de 1929). Le gouvernement de Pierre Laval tente une politique de déflation. Si la rente sur l’État paraissait sûre en termes de versement, elle a été dévastée par l’inflation galopante des années suivantes et de la Seconde Guerre mondiale.
Ainsi beaucoup d’enfants dont l’héritage a été placé en rentes dans les années 30 se sont retrouvés, à leur majorité, avec des titres de l’État qui ne valaient plus grand-chose en pouvoir d’achat réel, malgré le sérieux du placement initial.
Ma grand-mère Louise Pellet-Langlais m’a toujours dit qu’à la majorité de leur petit frère en 1951, ils n’avaient presque rien touché. Que le notaire les avait volé. En fait, c’est bien plus complexe et à moins qu’ils n’aient pas su où récupérer leur argent, ils ont dû recevoir leur héritage qui s’était réduit à une peau de chagrin…
Pour comprendre ce qu’il reste de ces 9 187 francs, il faut distinguer la valeur nominale (le chiffre sur le papier) et le pouvoir d’achat (ce qu’on peut acheter avec). Selon les coefficients de l’INSEE basés sur l’indice des prix à la consommation, l’inflation a été brutale durant ces 16 années. Entre 1935 et 1951 (majorité du dernier enfant), la monnaie a perdu environ 95 % de sa valeur.
1 franc de 1935 équivaut environ à 0,75 € (en pouvoir d’achat d’aujourd’hui).
INSEE
1 franc de 1951 équivaut environ à 0,03 € (en pouvoir d’achat d’aujourd’hui).
En 1951, au moment de toucher le capital (si la rente était rachetable) ou de faire le bilan :
Le Capital : Les 9 187 francs de 1935 sont toujours 9 187 francs en 1951. Or, avec environ 9 000 francs en 1935, on pouvait s’offrir une petite ferme ou une année complète de loyer pour un bel appartement à Paris. En 1951, avec cette même somme, on achète à peine deux paires de chaussures de cuir ou quelques provisions pour la semaine, éventuellement un poste de radio premier prix.
Gemini IA
Les Intérêts (la rente) : Si le taux était de 4 %, les héritiers ont perçu environ 367 francs par an. En 1935, cette somme représentait environ un mois de salaire pour un ouvrier non qualifié (un coup de pouce non négligeable). En 1951, ces 367 francs ne suffisent même plus à payer deux kilos de café ou un kilo de beurre de qualité.
C’est comme cela que ma grand-mère et ses frères ont « perdu » leur héritage… Ils ne sont malheureusement plus là pour que je puisse leur expliquer l’injustice qu’ils ont toujours connue. Ils sont passés du statut d’héritiers d’un patrimoine paternel complet à celui de jeunes adultes avec une « poignée de monnaie » en poche. Comme ils étaient 3 enfants, ils n’ont eu droit qu’à un tiers de cette somme, ce qui ne leur faisait plus que 3 000 francs chacun : tout juste de quoi nourrir une petite famille convenablement pendant une dizaine de jours !
Mineurs en 1935, ils n’ont pas eu leur mot à dire, devenus adultes en 1951 ils découvrent la perte de leurs biens. C’est ce que l’on appelle la « spoliation par l’inflation », un véritable traumatisme financier qui a poussé les générations suivantes à se détourner des « Rentes sur l’État » au profit de l’immobilier ou de l’or, jugés bien plus protecteurs contre la hausse des prix.
Combien d’autres orphelins ont vécu cette terrible injustice ?…

