Dans l’entourage de la duchesse d’Orléans

La famille Feuillet de Saint-Cloud, en relation avec les ducs d’Orléans

Jehan Feuillet (ca 1530-avant 1629 sosa 36412-36636-36684-36796-73052) a très certainement un frère Claude. Ce Claude Feuillet (ca 1535-avant 1582 Sosa 36678) est père de Gabrielle (ca 1566-avant 1629 Sosa 18339), d’Hugues et de Denis. Ce dernier est père d’Henry Feuillet, prêtre chapelain de Saint-Cloud, tout comme le sera son neveu Nicolas Feuillet. C’est encore un Feuillet de cette famille qui est prêtre chapelain de Saint-Cloud et qui assiste, la duchesse d’Orléans, belle-sœur de Louis XIV, à son décès en 1670.

Le récit de la mort de Madame est un des passages les plus intéressants des Mémoires de Mademoiselle de Montpensier. On y remarque plusieurs circonstances qui rendent suspectes les assertions de Saint-Simon sur l’empoisonnement. Il n’est pas étonnant que la mort de cette princesse, enlevée à la fleur de l’âge, ait produit une vive impression et que la plupart des mémoires contemporains en aient parlé. On peut consulter entre autres les Mémoires si connus de madame de la Fayette, ceux de Daniel de Cosnac, la relation de la maladie, mort et ouverture du corps de Madame par l’abbé Bourdelot, l’opinion de Valot sur les causes de la mort de Madame, les dépêches du ministre Hugues de Lyonne dans les Négociations relatives à la succession d’Espagne, publiées par M. Mignet, enfin les lettres de Guy-Patin, auquel ses connaissances médicales et l’indépendence de son caractère donnent une grande autorité en pareille matière. J’ajouterai à ces renseignements la lettre de Bossuet, publiée pour la première fois par M. Floquet, et un extrait du journal d’Olivier d’Ormesson. Tous ces documents repoussent le soupçon d’empoisonnement.

Voici comment s’exprime Bossuet dans une lettre adressée probablement à un de ses frères : « Je crois que vous avez su que je fus éveillé, la nuit du dimanche au lundi, par ordre de Monsieur, pour aller assister Madame, qui étoit à l’extrémité à Saint-Cloud, et qui me demandoit avec empressement. Je la trouvai avec une pleine connoissance, parlant et faisant toutes choses sans trouble, sans ostentation, sans effort, et sans violence, mais si bien et si à propos, avec tant de courage et de piété que j’en suis encore hors de moi. Elle avoit déjà reçu tous les sacrements, même l’extrême-onction, qu’elle avoit demandée au curé, qui lui avoit apporté le viatique, et qu’elle pressoit toujours, afin de les recevoir avec connoissance. Je fus une heure auprès d’elle, et lui vis rendre les derniers soupirs en baisant le crucifix, qu’elle tint à la main, attaché à la bouche, tant qu’il lui resta de force. Elle ne fut qu’un moment sans connoissance. Tout ce qu’elle a dit au roi, à Monsieur et à tous ceux qui l’environnoient, étoit court, précis et d’un sens admirable. Jamais princesse n’a été plus regrettée ni plus admirée ; et ce qui est plus merveilleux est que, se sentant frappée, d’abord elle ne parla que de Dieu, sans témoigner le moindre regret. Quoiqu’elle sût que sa mort alloit être assurément très-agréable à Dieu, comme sa vie avoit été très-glorieuse par l’amitié et confiance de deux grands rois, elle s’aida, autant qu’elle put, en prenant tous les remèdes avec cœur ; mais elle n’a jamais dit un mot de plainte de ce qu’ils n’opéroient pas, disant seulement qu’il falloit mourir dans les formes. On a ouvert son corps, avec un grand concours de médecins, de chirurgiens et de toute sorte de gens, à cause qu’ayant commencé à sentir des douleurs extrêmes, en buvant trois gorgées d’eau de chicorée, que lui donna la plus intime et la plus chère de ses femmes, elle avoit dit, qu’elle étoit empoisonnée. M. l’ambassadeur et tous les Anglois qui sont ici l’avoient presque cru ; mais l’ouverture du corps fut une manifeste conviction du contraire, puisque l’on n’y trouva rien de sain que l’estomac et le cœur qui sont les premières parties attaquées par le poison, joint que Monsieur, qui avoit donné à boire à madame de Meckelbourg, qui s’y trouva, acheva le reste de la bouteille, pour rassurer Madame ; ce qui fut cause que son esprit se remit aussitôt, et qu’elle ne parla plus de poison que pour dire qu’elle avoit cru d’abord être empoisonnée par méprise. Ce sont les propres mots qu’elle dit à M. le maréchal de Gramont. »<

Écoutons maintenant un magistrat du caractère le plus sérieux et le plus honorable, qui enregistre jour par jour les faits d’une certaine importance. Olivier d’Ormesson écrit à la date du 30 juin 1670 :

« Novion me dit qu’il venoit d’apprendre que Madame étoit morte à Saint-Cloud et que Monsieur étoit revenue à Paris à quatre heures du matin. En effet l’on sut depuis que Madame, étant à Saint-Cloud avec Monsieur, avoit dîné en public, s’étoit amusée avec madame de La Fayette à la décoiffer pour voir les blessures qu’elle avoit eues à la tête d’une chute d’un châssis ; qu’elle lui avoit demandé si elle avoit eu peur de la mort ; que pour elle, elle ne croyoit pas qu’elle en eût peur ; et que, sur les cinq heures, étant allée promener dans les jardins, commençant à se trouver mal, elle se seroit endormie sur des carreaux bien une heure, et que durant son sommeil son visage avoit extrêmement changé, en sorte que les dames, qui étoient autour d’elle, l’avoient remarqué ; qu’à son réveil elle avoit senti une grande soif et demandé à boire ; que l’on lui avoit présenté un verre d’eau de chicorée, qu’elle avoit accoutumé de boire ; qu’aussitôt elle avoit trouvé cette boisson mauvaise et senti de grandes douleurs ; que les dames, qui étoient avec elle, avoient bu de cette même eau et ne l’avoient point trouvé si mauvaise; que ses douleurs ayant augmenté, elle étoit retournée dans sa chambre et s’étoit couchée ; qu’aussitôt elle avoit dit qu’elle étoit empoisonnée, et que son mal croissant elle avoit envoyé querir M. le curé de Saint-Cloud, auquel elle avoit été à confesse ; que M. Feuillet, chanoine et homme d’une dévotion fort sévère et assez extraordinaire en ses maximes, en sorte que la prédication lui avoit été défendue, avoit été appelé et l’avoit trouvée disposée à la mort ; que le roi y étoit accouru et que d’abord Madame lui avoit dit qu’elle étoit empoisonnée et dit toutes les honnêtetés possibles avec une fermeté surprenante ; que M. l’évêque de Condom y avoit été appelé et l’avoit assistée jusqu’à la mort ; qu’elle avoit reçu ses sacrements avec une grande dévotion, et qu’enfin ayant toujours une connoissance entière et une fermeté étonnante elle étoit morte à trois heures du matin, sans avoir pu avoir durant son mal le moindre soulagement. Le roi fut fort affligé de cette mort et dit un mot fort remarquable sur la fermeté de Madame : Je ne suis pas un grand prêcheur ; mais il me semble qu’en l’état où vous êtes, la grande fermeté ne convient pas, et il vaut mieux songer à mourir chrétiennement que fortement. L’on parla aussitôt de poison par toutes les circonstances de la maladie et par le mauvais ménage qui étoit entre Monsieur et elle, dont Monsieur étoit fort offensé et avoit raison. Le soir, le corps fut ouvert en face de l’ambassadeur d’Angleterre et de plusieurs médecins qu’il avoit choisis, quelques-uns Anglois, avec les médecins du roi. Le rapport fut que la formation de son corps étoit très-mauvaise, l’un de ses poumons attaché au côté et gâté, et le foie tout desséché, sans sang, une quantité extraordinaire de bile répandue dans tout le corps et l’estomac entier, d’où l’on conclut que ce n’étoit pas poison ; car l’estomac auroit été percé et gâté. »

Ainsi magistrats, évêques, médecins, femmes de la cour, aumôniers de Madame, tous sont d’accord pour déclarer qu’il n’y a pas eu d’empoisonnement. La maladie qui a si rapidement enlevé Madame est connue, c’est un choléra-morbus; c’est ainsi que l’appellent et Mademoiselle et les médecins. Il faudrait une puissant autorité pour lutter contre tant de témoignages contemporains de personnes éclairées, incapables de chercher à tromper le public et entre lesquelles d’ailleurs tout concert était impossible. Cette unique autorité est celle de Saint-Simon, qui n’étoit pas né à l’époque de la mort de Madame et qui a écrit ses Mémoires près de soixante-dix ans après cet événement. Son récit ne repose que sur des on dit. Sans doute il est dramatique et circonstancié ; mais parmi ces circonstances, il y en a deux essentielles, dont la fausseté est évidente.

D’abord Saint-Simon soutient que Madamee étoit d’une très-bonne santé. Je viens de rappeler le témoignage si positif de Mademoiselle qui prouve manifestement le contraire. La déposition des médecins n’est pas moins concluante : Valot dit que, depuis trois ou quatre ans, elle ne vivoit que par miracle. Guy-Patin, qui n’est pas un médecin de cour, est encore plus explicite. Dès le 26 septembre 1664, six ans avant la mort de Madame, il écrivait à son ami Falconet : « Madame la duchesse d’Orléans est fluette, délicate et du nombre de ceux qu’Hippocrate dit avoir du penchant à la phthisie. Les Anglois sont sujets à leur maladie de consomption, qui en est une espèce, une phthisie sèche ou un flétrissement de poumon. » Ainsi Saint-Simon a eu tort d’affirmer que Madame étoit en bonne santé.

Il prétend ensuite qu’elle fut empoisonnée avec de l’eau de chicorée, à laquelle le marquis d’Effiat avoit mêlé un poison sûr et prompt, envoyé par le chevalier de Lorraine. On voit par la lettre de Bossuet et par le Journal d’Olivier d’Ormesson qu’on avait beaucoup parlé de cette eau de chicorée ; mais ils disent, l’un et l’autre, que les femmes de Madame en burent après elle ; Bossuet ajoute même que Monsieur en but également. Comment cette eau empoisonnée aurait-elle agi exclusivement sur Madame ? On voit par ces exemples combien le témoignage de Saint-Simon mérite peu de créance. Il faut conclure avec Guy-Patin : « Il y en a qui prétendent par une fausse opinion que Madame a été empoisonnée ; mais la cause de sa mort ne vient que d’un mauvais régime de vivre et de la mauvaise constitution de ses entrailles…. Il est certain que le peuple, qui aime à se plaindre et à juger de ce qu’il ne connoît pas, ne doit pas être cru en telle matière. » Saint-Simon, a préféré l’opinion populaire, et s’est laissé tromper par elle.

Cette page est extraite de l’University of Chicago, par James Eason.

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